Vénissieux, l’usine intégrée

La construction et les débuts de l’une des premières usines intégrées au monde : Vénissieux

Berliet - Vénissieux, l'usine intégrée (IDB006)

Vénissieux, l’une des premières usines intégrées

Admirateur des grosses entreprises américaines, souvent implantées dans la région des Grands Lacs pour obtenir charbon et minerai au meilleur prix, Marius Berliet a vite compris que, pour être compétitive, l’industrie européenne doit, à son tour, changer de dimension et réduire les prix de revient par la fabrication en grande série. Parmi d’autres, la question de l’approvisionnement en matières premières s’avère primordiale, et l’acheminement le moins coûteux reste le train ou le bateau. Curieusement pour un constructeur de poids lourds, les norias de camions en provenance de la Savoie ou de la Loire — qui fournissent notamment les aciers — se révèlent une solution onéreuse, et l’usine Berliet de Monplaisir ne peut bénéficier d’un embranchement ferroviaire. C’est un handicap pour l’avenir.

Il s’agit aussi de simplifier la manutention en adoptant les nouvelles techniques industrielles qui concourent à la réalisation en un même lieu d’un véhicule complet. L’efficacité de la ligne d’assemblage ne peut dépendre des délais de livraison de fournisseurs éloignés du lieu de montage. Les stocks doivent être réduits en veillant à la bonne exécution des approvisionnements. Le fait de fabriquer soi-même permet d’assurer la qualité, ainsi que la maîtrise de l’évolution des techniques et des procédés. Il apporte une grande souplesse de réaction par rapport aux besoins de la clientèle et accélère la fourniture des pièces de rechange dans le réseau. L’usine Berliet de Monplaisir, en dépit de l’achat de parcelles mitoyennes, est limitée dans son extension.

Berliet va donc passer directement d’une usine de 5 hectares à un complexe de 300 hectares, situé à 5km de Monplaisir, c’est-à-dire en pleine campagne. En acceptant les contraintes consécutives à l’éloignement de Lyon, Berliet prend 20 ans d’avance sur ses concurrents parisiens bloqués dans une urbanisation déjà engagée: Renault est alors obligé de conquérir rue par rue, maison par maison son espace vital, tandis qu’un peu plus tard, Citroën sera obligé de répartir ses fabrications dans plusieurs usines à la périphérie de Paris… Mais pour construire cette usine totalement intégrée, Berliet doit mettre en place l’ensemble des structures de production ou de distribution des fluides et énergies — eau, gaz pauvre, gaz riche, vapeur, électricité, air comprimé — Vénissieux étant une entité autonome. Il en est de même pour les voies de circulation et les raccordements ferroviaires. Même le transport du personnel doit être assuré par l’entreprise: plusieurs milliers d’hommes sont ainsi transportés chaque jour à bord d’autocars.

Les besoins en matériel liés à la Première Guerre mondiale vont jouer le rôle d’accélérateur dans la réalisation de ce gigantesque complexe industriel. L’activité de l’usine commence en 1917 avec le démarrage du service bois: il faut en effet réaliser 40 carrosseries par jour pour les camions CBA et préparer simultanément les charpentes des nouveaux ateliers. En raison de la pénurie d’acier, les mines et les aciéries étant soit sous la domination allemande soit transformées en champ de bataille, Berliet achète pour 8 millions de dollars or une aciérie complète à Carnegie aux États-Unis. L’usine s’étend très rapidement. En 1918, l’effectif atteint 5000 personnes et l’on entame la fabrication des chars Renault dans le hall métallique VL, originellement destiné aux voitures légères.

Jusqu’en 1920 sont édifiés les bâtiments BC1, pour la fonderie fonte et aciers, BC2 pour la forge et BC3 pour l’emboutissage, ainsi que la centrale vapeur. Puis le hall VL prend une forme définitive: un immense hangar long de 500 mètres. Le bâtiment CD4 est construit pour le montage des autocars et des gazogènes, ainsi que pour le décolletage. De 1930 à 1939, d’autres bâtiments apparaissent: fonderie aluminium, carrosserie, peinture… La rationalisation de la production, basée sur la division du travail en opérations simples et répétitives, et les progrès enregistrés dans l’usinage entraînent de gros besoins en OS. Les ressources de la région lyonnaise ne suffisent bientôt plus et l’on doit faire appel à des salariés, venant de plus en plus loin, notamment de l’Isère.